Aussi consumériste et contestable soit-il, tant que le capitalisme restait matériel et modéré, c’était encore une bonne chose : parce qu’il nous permettait d’accéder essentiellement à plus de confort, de sécurité, de santé. Il nous promettait ainsi une vie de meilleure qualité. Tant qu’il était juste et équitablement rémunéré et reconnu, le travail concret restait la valeur monnayable de base de ce système, fédérant à sa suite des valeurs humaines qui faisaient sens (coopération, entraide, etc,). Mais la spéculation s’y est immiscée pour finalement s’y substituer et devenir une fin en soi pour les spéculateurs. Devant devenir de plus en plus rentable, le travail s’est déshumanisé : pressions en tout genre pour plus de rendement, délocalisations, automatisations croissantes, sous-traitances, etc,

Les technologies s’y sont ajoutées, rendant la spéculation plus performante et omniprésente, cette dernière devenant alors LA valeur de référence. Et de permettre à une minorité d’avoir toujours plus de bénéfices et de pouvoir. Alors le travail se dématérialisant, les valeurs humaines ont petit à petit reflué, emportant avec elles ce qui faisait sens pour tout un chacun.e, en tant que base existentielle sur laquelle construire et faire s’y apposer sa propre vie. Aussi contestables pouvaient-elles être également, depuis un certain temps déjà les religions ont reculé. Emportant avec elles des références culturelles et morales, qui pouvaient apporter une compensation existentielle et spirituelle à cette perte de sens.

Entre-temps la mondialisation a éclaté les familles en nous dispatchant selon les opportunités de travail géographiquement toujours plus éloignées. De ce fait elle nous a davantage isolés les uns des autres. Et puis les réseaux sociaux sont apparus et entrés dans nos vies personnelles, nous laissant croire qu’ils nous apporteraient une compensation sociale et affective. Mais, tel un cheval de Troie, ils sont devenus également la cible et ensuite le nouvel outil des spéculateurs : en permettant à travers la publicité de nous transformer nous-mêmes en pourvoyeurs de consommation (« si vous n’êtes pas le client vous êtes le produit », citation anonyme mais devenue connue). Voire même en objet de consommation, à travers le développement des divers sites ou applications de rencontre, pervertissant les relations intimes.

Dans un but de rentabilité, les réseaux sociaux ont continué à se développer de manière à nous rendre de plus en plus dépendants: plus nous y passons du temps, plus cela rapporte à leurs créateurs. Ainsi nous nous retrouvons pour la plupart isolés et seuls face à nos écrans, n’ayant plus autour de soi de contexte social suffisamment développé et solide pouvant encore nous rassembler et faire sens. Que nous reste-t-il, alors ? A notre tour de tenter d’exister à travers le monde virtuel dans une démarche devenue subtilement mercantile : vendre ses services en devenant « influenceur », conseiller, thérapeute, etc. Les artistes eux, se retrouvent englués dans ce système ou le paraître l’emporte sur la créativité, pour ne pas dire la forme sur le fond: ils doivent amasser et surpasser le nombre de « clique-mon-site » ou « aime-ma-page », afin de pouvoir émerger de ce marasme virtuel et avoir une chance de se faire connaître. Mission quasiment impossible, s’ils ne bénéficient pas déjà d’une aura virtuellement médiatique.

Mais cela ne s’arrête pas là, car il faut prendre en compte toutes les personnes qui, en dehors de leur chemise sur des sites de vente-en-ligne, n’ont rien à vendre. Si ce n’est leur attention : afin d’avoir un semblant de reconnaissance sociale et se sentir ainsi exister à travers les fugaces « notifications », comme autant de petits Poucet anonymes il ne leur reste plus qu’à cliquer et partager les miettes stéréotypées disséminées ça et là sur un réseau ou un autre. Vidéos, photos, citations, etc. et de « suivre » la personne qui suit la personne qui suit et ainsi de suite… dans ce labyrinthe infini qui ressemble à une version altérée du mythe d’Écho et Narcisse, transformée en un conte moderne maléfique.

Et pendant ce temps, à chaque clic sonne le tiroir-caisse des plénipotentiaires propriétaires de ces réseaux, qui continuent de s’enrichir toujours davantage. En faisant fi du bien-être des personnes, de leurs diverses ressources sociales et créatives qui s’amenuisent. Tout comme celles de la planète elle-même, qui doit supporter la charge énergétique très gourmande de cette tentaculaire et perverse invention. Alors au final, après avoir vendu notre capacité et force de travail, nos familles, nos vies sociales : n’en serions-nous pas arrivés à avoir vendu notre âme et dans la foulée hypothéqué notre avenir, celui de nos enfants… ?


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